Marseille : la « carte SDF » ne passe pas

La carte de secours au « triangle jaune » introduite par le Samu social auprès des sans-abris de la ville de Marseille a soulevé un tollé. Explications.

Un étrange écusson sur la poitrine, une centaine de personnes était réunie le 3 décembre au matin, devant l’Hôtel de ville de Marseille pour dénoncer une mesure que les plus tendres qualifient de maladroite. Ce n’est d’ailleurs pas pour rien que la distribution de l’objet incriminé a été suspendue depuis huit jours.

Méry : « Je n’ai pas pris de décret »

C’es en tous cas ce qu’a annoncé Xavier Méry, adjoint UMP à l’intégration et à la lutte contre l’exclusion, concèdant « une maladresse ». « Ce qui me choque, c’est le rapprochement que l’on fait avec des parties sombres de notre Histoire. Je n’ai pas pris de décret municipal pour obliger tous les sans domicile fixe à porter cette carte… »
De quoi s’agit-il ? D’une carte dont l’idée a germé dans les têtes du personnel du Samu Social de la ville de Marseille. Une carte comportant des éléments permettant d’identifier rapidement un SDF : nom, prénom, n° de téléphone, personne à prévenir, n° de sécurité sociale, allergies, pathologies… Depuis sa mise en service, jusqu’à sa suspension, la carte a été distribuée à une centaine de SDF dans Marseille. La ville en compterait près de 1500.
« Ce n’est pas pour nous, nous connaissons les sans abris par leur prénom, c’est plus à destination des pompiers, par exemple…», explique René Giancarli, directeur du Samu social qui a déjà distribué ce sésame à une centaine de SDF.
Si la démarche peut paraître louable, puisqu’elle vise à faciliter l’accès aux soins pour les sans-abris, elle soulève de grosses réserves.

Un triangle jaune stigmatisant

Dans sa forme, stigmatisante, d’abord. Car cette carte, matérialisée sur son recto par un « triangle jaune », n’est pas sans rappeler une multitude de symboles utilisés au cours de l’Histoire pour mettre à l’index différentes populations.
D’autant que le mode d’emploi précise que cette « carte de sécurité est une carte à vue », ce qui signifie que ce fameux triangle doit être visible pour les autres, même si Xavier Méry assure que rien n’oblige à la porter de manière ostentatoire.
« On a peut-être mal communiqué, mais nous n’avons jamais pensé à cela. Je suis touché, je connais la rue, et cette carte de secours s’adresse à ceux qui n’ont rien, dans l’optique de leur redonner une identité réelle, précise Giancarli. Je me suis déjà retrouvé confronté à la situation de devoir ramasser un SDF mort dans la rue. On n’a pas de noms, on ne sait c’est pas qui c’est. Le corps reste à la morgue en attendant que quelqu’un vienne l’identifier… ça peut durer très longtemps ».

Carte rectoCarte

« Le sommet de la bêtise »

Mais la démarche non plus ne peut être exempte de reproches, comme n’ont pas manqué de le rappeler des représentants de nombreuses associations. « On nous dit qu’il n’y a pas de caractère obligatoire, mais il est facile de convaincre des personnes en difficulté » estime Raymond Negrel, responsable de la mission SDF de Médecins du Monde.

« C’est méconnaître la réalité du terrain, lance de son côté Vincent Girrard, médecin de l’équipe psychiatrique de rue de l’AP-HM. Depuis quand a-t-on besoin d’un diagnostic pour prendre en charge des personnes dans une situation d’urgence ? Et alors pour finir, ce triangle jaune est le sommet de la bêtise. »
Une bêtise qui s’inscrit pour beaucoup dans un cheminement dangereux emprunté depuis quelques années par la Ville de Marseille vis à vis de ces populations fragiles : après l’arrêté anti-mendicité de 2011; après le changement de gestionnaire de l’UHU de la Madrague-Ville, passé aux mains d’une association de médiation sociale…

La Ville revoit sa copie

Une bêtise que reconnaît, donc, la Ville. Si la Ministre de la Santé, Marisol Touraine a critiqué cette initiative « innaceptable » et demandé « la fin du dispositif » lors de son passag au Parc Chanot, le même jour, à l’occasion du Salon Hôpital Expo Méditerranée, la municpalité marseillaise entend poursuivre sur ce chemin, avec une version « plus light ».
Quand Marseille expérimente une « carte SDF » par Journal_La_Marseillaise

« Lors d’une réunion de veille sociale (le 19 novembre dernier, ndlr), les remontées du terrain nous ont fait comprendre qu’il fallait faire des modifications sur cette carte, ce que nous allons faire » précise d’ailleurs René Giancarli. Il y a peut-être des lacunes, mais nous pensons que l’idée est bonne. Dans quelques temps vous verrez, cette carte-là, tout le monde la voudra ».
Les modifications apportées permettront de ne plus faire apparaître, par exemple, les cases pathologies ou allergies qui relèvent du secret médical.  » Il y a aura le nom, le prénom et une case information générale, précise Xavier Méry. Et c’est une carte, elle ne sera pas portée de façon ostantatoire, ce n’est pas un badge  »

Le triangle jaune toujours là

En revanche, le triangle jaune et son médicament en forme de point d’exclamation seront toujours là. Philippe Grivolas, le responsable de la société avignonaise SARL SCS, éditrice de cette carte de secours qui s’adresse habituellement à des personnes dont la santé est être fragile comme les malades d’Alzheimer, y tient. Quite à ce qu’il soit plus petit…
 » Ce logo à une couleur jaune, car c’est la couleur des secours en Europe. La forme du triangle rappelle un panneau de signalisation pour faciliter le travail des secouristes en cas d’urgence » s’époumone-t-il à expliquer depuis que la polémique a surgi.
Une fois validée par la mairie, cette deuxième mouture de la carte d’identification des SDF sera de nouveau proposée aux sans-abris début janvier.
« L’enfer est toujours pavé de bonnes intentions, constate Fathi Bouaroua, de la Fondation Abbé-Pierre. Mais on n’aidera pas les gens si l’on ne tient pas compte de leur droit. Vouloir aider une personne, c’est lui garantir ses droits comme ceux de n’importe quel individu. »

Christophe Casanova

 

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